Senna et Indianapolis : une aventure sans lendemain

2017-05-01T13:37:46+00:00lundi 1 mai 2017|Formule 1, IndyCar|

La participation de Fernando Alonso à l’Indy 500 a pris tout le monde par surprise. L’implication de McLaren dans cette entreprise n’est pas l’élément le plus anodin non plus. Pourtant, l’équipe a déjà eu affaire à la frustration d’un grand champion du Monde 25 ans plus tôt…

Le Grand Défi

Quand on pense à un champion du Monde de F1 victorieux à Indianapolis, on pense souvent à Emerson Fittipaldi. Deux fois vainqueur à l’Indy 500 (1989 et 1993), le pionnier pauliste a eu droit à deux carrières aussi fructueuses l’une que l’autre. Il a ainsi autant inspiré les pilotes brésiliens à s’aventurer en F1 qu’à se consoler en IndyCar. Ayrton Senna en fait partie.

Magic n’a pourtant pas subi la descente aux enfers de son mentor. Cependant, après une saison 1992 décevante marquée par la domination de Williams-Renault et l’intrusion des puces électroniques, Senna perdit une partie de son enthousiasme. De plus, Honda s’était retiré comme prévu et McLaren allait beau se démener pour construire un châssis exemplaire, le moteur Ford client ne laissait aucune chance au Brésilien pour reconquérir son titre. Cette frustration, Fittipaldi ne l’ignorait pas. Etant resté très proche de Senna, il titilla l’esprit de compétition de son poulain et lui proposa de tester sa monoplace d’IndyCar en fin d’année.

Après tout, si cette discipline avait redonné le goût du pilotage (et de la victoire) à Fittipaldi et attiré le champion déchu Nigel Mansell, pourquoi pas Senna ? Une Penske-Chevrolet de 720 chevaux sans la moindre aide électronique, voilà de quoi remotiver un pilote. Histoire de faciliter la transaction, Marlboro sponsorisait à la fois McLaren et Penske et Senna était libre de tout engagement. On va y revenir…

« Through the desert on a horse with no name..« 

@ Autotitre

Le test de la Penske-Chevrolet  s’effectua sur le circuit étriqué de Firebird à Phoenix. Un tracé perdu au milieu du désert qui n’avait rien à envier à Budapest. D’où une atmosphère assez étrange. Comme le rappela l’ingénieur en chef de Penske, le circuit passait à côté d’une route principale et des camionneurs s’étaient penchés au dessus de la barrière pour comprendre ce qu’il se passait à quelques mètres d’ici ! Bien qu’un ovale se trouvait dans les environs, Roger Penske ne voulait pas que Senna prenne des risques sur ce terrain. Il devait donc piloter sur un circuit routier une monoplace conçue pour rouler sur un anneau de vitesse. Sacré baptême du feu !

Heureusement, l’hiver en Arizona offrait une température idéale, chaude sans être excessive. Tout l’inverse de celle constatée par les pilotes de F1 en 1989. Fittipaldi chauffa les pneus pour son compatriote, puis Senna prit le volant à son tour. Outre le retour du bon vieux levier de vitesse, le Brésilien découvrit la boîte manuelle séquentielle et éprouva quelques difficultés avec elle. La majeure partie du temps, il ne savait même pas quelle vitesse il avait sélectionnée. Et malgré cela, sans connaître le tracé et la voiture, il battit le chrono de Fittipaldi d’une demi-seconde !

Son commentaire une fois le casque retiré ne pouvait que faire plaisir à Roger Penske : « Pour la première fois depuis quelques temps, c’était à nouveau plaisant de piloter. » Pour reprendre les termes de Fittipaldi, « une fois revenu au garage, il avait le regard brillant, comme un petit garçon à qui on avait offert un nouveau jouet. » L’absence d’électronique et l’importance accrue du pilote ne pouvait que lui faire plaisir. Les ingénieurs quant à eux découvrirent ce pilote capable d’évoquer des détails techniques que les pilotes Penske eux-mêmes n’avaient jamais abordés jusque là  !

Entre les deux, son cœur balance…

@ Autotitre

Les deux entités firent leur possible pour garder ce test secret, y compris auprès de certains membres des deux équipes. Une mission pas totalement concluante : lorsque le team manager de Penske reçut le casque de Senna, un message « S’il te plaît, ne le fais pas Ayrton ! » était inscrit sur la visière ! Et une fois arrivé sur place, deux-trois photographes avaient fait le déplacement. Bien entendu,  l’information fit rapidement le tour des médias.

Il faut dire qu’à ce moment, Senna n’avait pas encore signé de contrat pour 1993. Pas étonnant que les rumeurs menaient bon train quant à son avenir. Les uns pariaient sur l’année sabbatique, les autres sur un ultime run chez McLaren. Pour ajouter du crédit à la piste IndyCar, le vétéran Rick Mears venait de plus d’annoncer sa retraite, rendant le test du Brésilien que plus suspicieux. Certains journalistes prétendirent même que Senna souhaitait voler la vedette à Mansell. Après tout, son transfert vers l’Amérique avait déjà fait beaucoup de bruit. Nigel, irrité par cette publicité, répondit qu’il se moquait totalement de ce que faisait son rival puisqu’il ne faisait plus partie de sa vie. L’ironie se chargea de le rappeler à la raison après Imola 1994…

Finalement, Penske confirma Fittipaldi et Paul Tracy pour 1993. McLaren, histoire de mettre la pression sur son Brésilien, officialisa Mika Hakkinen aux côtés de Michael Andretti ! Les deux parties finirent par se mettre d’accord pour signer le fameux contrat course par course avec un million de dollars à chaque Grand Prix. En vérité, on sut plus tard que Senna avait fait tout son possible pour convaincre Frank Williams de l’engager aux côtés d’Alain Prost ! Le Professeur mit son veto : son contrat spécifiait clairement qu’il ne voulait pas d’Ayrton comme voisin de garage, histoire d’éviter une nouvelle guerre civile.

L’histoire bégaie

@ Pinterest

Mais Senna voulait-il vraiment tenter l’aventure américaine ou a t-il juste joué avec Ron Dennis pour obtenir un contrat mirobolant ? Selon Fittipaldi. Ayrton était effectivement motivé par ce défi. Les 500 Miles d’Indianapolis le tentaient, en partie parce que Mansell y était à l’entendre. Et quelques mois après le test, n’étant pas encore lié à McLaren pour le reste de l’année, Senna rappela Roger Penske pour savoir si un volant était encore disponible ! Hélas, Penske ne voulait engager que deux monoplaces pour l’épreuve. Fin du rêve, Senna ne toucha plus jamais à une IndyCar, scellant son destin en signant avec Williams pour 1994.

De nouvelles ironies frappèrent le monde du sport auto après coup. En premier lieu, Fittipaldi remporta l’édition 1993 des 500 Miles non sans avoir croisé le fer avec Nigel Mansell. D’ailleurs, un autre rival historique de Senna était de la partie : Nelson Piquet était revenu aux affaires un an après le grave accident qui avait failli lui coûter un pied. Autre pirouette du destin : Senna finit par faire équipe avec un grand champion IndyCar en la personne de Michael Andretti. Le fils de Mario ne sut jamais s’adapter au monde de la Formule 1 (ou ne l’a jamais voulu) et retrouva son Amérique chérie dès la fin de saison.

Et en 2017, Alonso et McLaren s’associent avec… Andretti. Le sport automobile a le sens de l’humour.