Après sa splendide victoire lors des 94e 24 Heures du Mans, Toyota a enfin conjuré une malédiction qui lui collait à la peau depuis 41 ans dans la Sarthe. Enfin un prototype de Tokyo triomphait de la plus féroce concurrence jamais vue depuis l'édition du siècle en 1999. Plus rien ne peut être retiré au constructeur japonais.
Toyota et les 24 Heures du Mans ont toujours eu une relation compliquée. Un constructeur et une course qui s'adorent sincèrement, mais qui n'avaient jamais, jusqu'à ce dimanche 14 juin, trouvé d'accord pour un destin heureux. Lorsque les grands constructeurs étaient là, la marque japonaise subissait à quasiment à chaque fois un cruel coup du sort.
Du groupe C aux GT1, Toyota est monté en puissance

© Toyota Motorsport - TS020
Il faut remonter à 1985 pour trouver trace d'une première implication de Toyota en endurance. La 85C, fabriquée par Dome, a marqué les débuts du constructeur aux 24 Heures du Mans. Les premières années ont été marquées par beaucoup d'abandons en course. La dernière Groupe C de Toyota, la 94C-V, a décroché la deuxième place en 1994, avec la N°1 d'Eddie Irvine, Mauro Martini et Jeff Krosnoff, ce dernier trouvant la mort en CART deux ans plus tard dans les rues de Toronto.
Mais le premier podium du premier constructeur mondial remonte bien à 1992 : Toyota avait fait, comme Peugeot, le pari de la catégorie Sport 3,5L, sonnant le glas du Groupe C. Cette édition avait été remportée par la Peugeot 905 N°1, et la première des TS010, la N°33 de Pierre-Henri Raphanel, Masanori Sekiya et Kenny Acheson, a fini 2e à six tours. Cette offensive des Japonais n'était que la première avant d'accoucher d'un véritable monstre.
L'avènement du GT1 a fait revenir les grandes marques à la fin des années 90 : La GT-One (ou TS020) signée André de Cortanze était un bijou tant visuel que mécanique. Mais des trois prototypes engagés, seule la N°27 finit la course, entravée par des problèmes mécaniques. La N°28 a abandonné peu après-midi sur casse de transmission, quand la N°29 s'est sortie vers 4 h du matin, alors que Porsche gagnait pour la troisième fois consécutive avant de retirer la 911 GT1.
Puis vint l'édition du siècle (le XXe) en 1999 : un plateau dingue réunissait BMW, Panoz, Nissan, Audi, Ferrari dans une moindre mesure, mais aussi Toyota. Les trois Mercedes CLR, après les décollages dans les lignes droites, durent se retirer par la petite porte. Toyota entrevoyait enfin la possibilité de s'imposer au général en cette fin de millénaire.
Las, le sort s'acharnait toujours sur les Japonaises : la N°2 de Thierry Boutsen, Allan McNish et Ralf Kelleners a été accrochée dans la nuit par la Porsche 911 GT2 N°66 de l'équipe Estoril Racing. La N°1, (Martin Brundle/Emmanuel Collard/Vincenzo Sospiri) elle, subissait une sortie piste à la chicane Daytona (autrefois appelée Nissan). Il ne restait plus que la N°3 pour tenter de s'imposer.
BMW a perdu la N°17 et n'avait plus que la N°15 de Yannick Dalmas, Joachim Winckelhock et Pierluigi Martini pour résister à la toute puissance de la Toyota rescapée : la N°3 de Keiichi Tsuchiya, Toshio Suzuki et Ukyo Katayama. Ce dernier enchaînait les tours de qualification dans les derniers instants de course, avant que le pneu arrière gauche ne cède. La victoire n'était qu'à un petit tour au final, ce qui a convaincu Toyota de ranger la GT-One au placard pour l'an 2000. La piste était désormais silencieuse...mais la course était loin d'être terminée.
Du cauchemar de Toyota au No Man's Land
La catégorie reine a mué dès la saison 2000 : finies les dénominations LMP, LMGTP, P et comparses : voici venu le LMP900, puis le LMP1 à partir de 2004. Audi était désormais seul, Peugeot est venu entretemps pour participer au règne absolu du diesel dans la Sarthe. Puis, Toyota se décide à revenir en 2012 pour la première saison du tout nouveau championnat du monde d'endurance, le WEC.
La marque japonaise donne naissance à la féroce TS030 hybride, héritière de l'infortunée mais démoniaque GT-One, pour défier Audi. Le retrait soudain de Peugeot a privé le public d'une perspective d'un match à trois, puis quatre à l'arrivée de Porsche. Qu'importe.
L'édition 2012 s'est soldée par un double abandon, notamment l'effroyable décollage de la N°8 à Mulsanne, après un choc avec la Ferrari N°81 d'AF Corse. Il n'y a pas eu de miracles non plus en 2013, face aux Audi R18 e-Tron Quattro : les allemandes étaient bien supérieures en performance, quoique plus friables. La chance de Toyota aurait pu venir de la N°7 de Nicolas Lapierre, qui a été surpris par une grosse averse et terminé dans le bac des virages Porsche.
Le retour de Stuttgart en classe reine (2014) relevait encore un niveau déjà fantastique en LMP1. Toyota a mis en piste la TS040 Hybrid, qui n'allait guère faire mieux que sa devancière face aux deux constructeurs allemands. La N°8 (Lapierre/Buemi/Davidson) a pris la 3e place en 2014, alors que la N°7 (Wurz/Sarrazin/Nakajima) a abandonné peu avant l'aube sur problème électrique. En 2015, les deux TS040 ont été accablés par les soucis, notamment la N°1 championne du monde, victime d'un accrochage.
Puis vint cette tristement célèbre (pour Toyota) édition 2016. Audi et Porsche sont cette fois sur le point de perdre face à une Toyota TS050 revigorée. Les deux R18 ont passé plus d'une heure chacune aux stands. Porsche, avec la N°2 de Neel Jani, comptait une minute de retard sur la Toyota N°5 de tête, à six minutes du terme. Jusqu'à ce que Kazuki Nakajima s'affole à la radio : « Je n'ai plus de puissance ! » Le proto japonais s'est arrêté sur la ligne à l'entame du dernier tour. On parlait toujours de malédiction pour Toyota.
Lorsqu'Audi s'est retiré fin 2016, Porsche était le seul adversaire de taille en LMP1. L'édition 2017 des 24 Heures du Mans a fait tomber un à un tous les prototypes de la catégorie reine, qui n'étaient que six : deux Porsche 919, trois Toyota pour la première fois et la CLM P1 de By Kolles. Dans le clan japonais, on a perdu en 20 minutes les N°7 et N°9, l'une sur embrayage, l'autre sur accident, vers une heure du matin.
Même la Porsche N°1, largement en tête, a vu son moteur la lâcher à 11 h 40, laissant l'Oreca LMP2 de Jackie Chan en tête du général. La Porsche N°2 est revenue de nulle part pour prendre la tête à quelques heures de la fin. La Toyota N°8 était la seule survivante du clan nippon et a fini à une anonyme 8e place. Alors que les trois voitures avaient les armes pour gagner face à l'adversité.
Toyota seul, puis battu, puis revanchard

© Arnaud CORNILLEAU (ACO)
Le retrait de Porsche a plongé le LMP1 dans une crise plutôt inquiétante à partir de 2018 : Toyota a tenu la catégorie et le championnat du monde à bouts de bras en étant la seule usine présente. L'incroyable succès du GTE-Pro (six constructeurs, 18 voitures au Mans), était trop éphémère pour que tout reste en l'état.
Toyota a remporté toutes les 24 Heures du Mans désertées par les grands constructeurs de 2018 à 2022. Face à des Rebellion, SMP Racing et autres By Kolles, la partie était totalement déséquilibrée, notamment quand un certain Fernando Alonso a remporté l'épreuve deux fois de suite avec ses équipiers. Il n'y a que lors de l'édition à huis clos en 2020 que la marque n'a pas signé le doublé. La Rebellion N°1, pour sa dernière apparition, montait sur la deuxième marche du podium derrière la TS050 N°8. Le dernier proto LMP1 victorieux de l'histoire.
L'ère Hypercar s'est ouverte en 2021, en compagnie des Américains de Glickenhaus et d'une Alpine LMP1 ayant obtenu une dérogation. Mais la saveur des succès de Toyota était un peu fade, tant pour le public que pour l'équipe nippone. Surtout qu'un afflux de constructeurs se préparait pour 2023, année du centenaire des 24 Heures. Le nouveau poil à gratter de Tokyo n'était autre que le Cheval Cabré de Maranello : Ferrari.
Les folles éditions 2023 et 2024, disputées toutes deux sous des averses, ont proposé des duels incroyables entre les 499P italiennes et les GR010 du Soleil Levant. D'abord, la Ferrari N°51 venait à bout de la Toyota N°8, puis la N°50 a fait craquer à distance un incroyable José Maria Lopez, intérimaire de luxe, sur la N°7. L'an dernier avait été une édition horrible pour Toyota, qui n'avait même pas vu le podium.
La victoire acquise dimanche pour l'édition 2026 a fait plaisir à beaucoup de monde : la TR010 N°7 de Nyck De Vries, Kamui Kobayashi et Mike Conway a vengé les Toyota 94C-V, TS010, GT-One et TS050, qui plus est avec un double podium sous les couleurs de cette GT-One. Les images du trophée ramené à Cologne, dans les ateliers du constructeur, ont mis fin à 41 ans de frustrations. Celles d'avoir échoué devant la concurrence et d'avoir triomphé sans elle.

©Toyota Racing