McLaren célèbre son 1000è Grand Prix lors du Grand Prix de Monaco 2026. Pourtant officiellement, ce n'est que leur 999è. Une confusion récurrente au moment de fêter ces anniversaires.

Engagement contre participation

Cette confusion provient de l'absence de distinction faite entre le nombre d'engagements et le nombre de Grands Prix concrètement disputés. Dans le premier cas, il est question d'un pilote inscrit pour le Grand Prix à venir, donc programmé pour prendre part à la course mais qui peut éventuellement se retirer au cours du week-end. Parfois cela vient de l'équipe qui déclare forfait, soit à cause d'un défaut technique majeur irréversible pour le week-end, soit par solidarité suite à un grave accident impliquant le team. Parfois cela provient du pilote même, soudainement malade ou blessé après un accident subi en essais. Sans oublier la fameuse non-qualification, décidée par la limite des 26 voitures ou des 107% selon l'époque.

Cela étant, le déclencheur principal d'irrégularités dans ces décomptes reste le problème mécanique survenant sur la grille de départ ou durant le tour de chauffe, contraignant le pilote à renoncer avant l'extinction des feux. Dans ce cas-ci, même s'il était prêt à prendre part à la course, sa participation n'est pas retenue, étant décrit comme « non-partant » dans les annales, "Did Not Start" ou DNS dans le jargon. En revanche, dès qu'il figure sur la grille après le tour de chauffe, il est enfin considéré comme participant à la course... ce même s'il cale et renonce sans avoir couvert un seul mètre.

Sauf qu'au moment où un pilote s'apprête à passer la barre d'un nombre rond de Grand Prix, la Formule 1 a pris pour habitude de ne pas faire la distinction entre les Grands Prix réellement disputés et les courses où le pilote était présent sur la grille avant le tour de chauffe (ou censé l'être) mais absent après celui-ci. Or ces circonstances sont d'autant plus susceptibles d'influer à l'heure où les carrières sont de plus en plus longues. Jusqu'en 2010, aucun pilote n'avait dépassé la barre des 300 Grands Prix, quelque soit le critère retenu. En 2026, ils sont sept à y être parvenu en terme d'engagement, et six pour les Grands Prix disputés, avec Sergio Perez programmé pour les rejoindre en cours de saison.

Vice de procédure

Le premier à avoir atteint ce stade symbolique est Rubens Barrichello, dont l'accomplissement fut notifié au Grand Prix de Belgique 2010.  Sauf qu'à titre officiel, Spa 2010 correspondait au choix à son 298è départ ou son 301è engagement ! Pourquoi le célébrer en terme belge alors ? Car Rubinho ne s'était pas qualifié pour le Grand Prix de Saint-Marin 1994 suite à son célèbre accident en qualifications. N'ayant pas participé à la course de quelque manière que ce soit, il était logique de ne pas le prendre en compte. Les deux autres courses expliquant l'écart sont les Grands Prix d'Espagne et de France 2002, où Barrichello fut contraint à l'abandon avant même de prendre le départ. Ce qui rendit sa « participation » non effective, quand bien même il était présent sur la grille au départ du tour de chauffe.

Dans l'esprit, il était donc juste de fêter son 300è Grand Prix à Spa, alors que les statistiques officielles diront éternellement le contraire. Notons qu'un décalage similaire pour les mêmes raisons peut être constaté lorsque Barrichello s'appropria le record de Grands Prix de Riccardo Patrese, à l'époque de 256. On le notifia en Turquie en 2008, même s'il l'avait battu dès l'Espagne en termes d'engagements, et ne le dépassa qu'au Canada pour ce qui concerne les courses. Un point que Jean-Louis Moncet martela tout le week-end à l'antenne de TF1 d'ailleurs !

Aussi, on pourrait se demander si l'on retrouve le même dilemme pour Riccardo. Après tout, les statistiques indiquent 258 engagements et 257 qualifications pour l'Italien. Dans les faits, il était présent aux Etats-Unis en 1978 mais ses confrères demandèrent son exclusion suite à la mort de Ronnie Peterson, tenu pour responsable du carambolage dans lequel le Suédois fut impliqué, tandis qu'il ne prit finalement pas part au Grand Prix d'Argentine 1979 après un accident au warm-up qui rendit sa monoplace inopérante. Les 256 courses étaient donc justes.

Deux poids deux mesures ?

Fatalement, Fernando Alonso n'a pas échappé à ce décalage lors du Grand Prix du Mexique 2024. Dans l'esprit, Alonso y fêtait son 400è Grand Prix. Dans les statistiques, il s'agissait de sa 397è course. Les trois épreuves comptées mais non disputées sont la Russie 2017 avec un souci technique durant le tour de formation, le fameux forfait collectif des pilotes Michelin à Indianapolis 2005 et la Belgique 2001. Un cas plus particulier ici car techniquement, Alonso prit bien part au départ, sauf qu'il renonça avant une interruption de course suite au crash de Luciano Burti. Selon les règles de l'époque, le Grand Prix fut relancé sur une plus courte distance avec les premiers tours disputés considérés comme nuls et non avenus. Comme Alonso ne pouvait prendre part au nouveau départ, le seul retenu officiellement, il resta considéré comme non partant. Là encore, trois situations qui rendent plus légitime la célébration malgré le décalage officiel.

Néanmoins, il arrive que la Formule 1 se contredise elle-même d'un pilote à l'autre. En 2018, le site officiel considéra le Grand Prix du Canada comme le 300è Grand Prix d'Alonso tout en mentionnant les trois absences ci-dessus qui, officiellement, rabaissaient son nombre de Grands Prix disputés à 297. En revanche, pour Jenson Button, la F1 visa techniquement juste en notifiant la performance durant le Grand Prix de Malaisie 2016, qui était effectivement son 300è départ. Ainsi, la Formule 1 choisit non seulement d'exclure Indy 2005 où Button se retira comme Alonso, mais également Sakhir 2015 où Button renonça entre le tour de chauffe et le départ, une situation analogue à Sochi 2017 pour Alonso. En suivant la logique habituelle dans ce cas de figure, on aurait pu célébrer le 300è Grand Prix de Button en Italie, non en Malaisie.

Symbolisme opportuniste

Et dans certains cas précis, jouer sur cette interprétation du Grand Prix disputé ou non est particulièrement opportun lorsque la célébration peut intervenir dans un lieu chargé d'histoire. En 1998, Ferrari franchit la barre des 600 Grands Prix à Spa-Francorchamps et la Scuderia reconnut la statistique en tant que telle. Cependant, les célébrations officielles prirent place au Grand Prix suivant à Monza, donc à domicile. Cela arrangea bien leurs affaires au vu des résultats diamétralement opposés d'un meeting à un autre : double abandon en Belgique, doublé en Italie !

Même opportunisme pour son pilote historique Michael Schumacher lorsque celui-ci atteignit les 300 Grands Prix en 2012. Cette fois-ci, les festivités prirent place une course plus tôt, avec la statistique atteinte à Monza mais notifiée à Spa-Francorchamps, un lieu qui participa grandement à la légende du Baron Rouge. Comme pour Barrichello et Alonso, on passa outre un abandon survenant avant le départ, ici une casse moteur durant le tour de chauffe en France 1996.

Rien d'étonnant ni de nouveau dès lors à voir McLaren prendre ses propres libertés avec les statistiques officielles. Certes, l'équipe oublie plus ou moins sciemment que son récent double retrait de Shanghai avant le tour de chauffe empêche de comptabiliser le Grand Prix de Chine. Mais Monaco reste plus prestigieux que Barcelone, et il est aussi et surtout le théâtre de leur tout premier Grand Prix, il y a 60 ans. L'occasion fait le larron n'est-ce pas ?